Martin Widmer

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SIMPLE SOUSTRACTION
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Martin Widmer


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A PROPOS
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Les textes de Simple Soustraction ont été écrits sous hypnose ainsi qu’avec l’aide du jeu de cartes Stratégies Obliques.

Le fait de travailler dans un état hypnotique (auto-hypnose), déjà expérimenté avec la série photographique Présence II "Le Grand Sans-abri", trouve ici une suite sous la forme de textes. L’idée de Simple Soustraction est de se mettre dans un état où l’esprit libère de façon fluide des images, des visions, qui sont retranscrites sous forme de textes. L’esprit serait ici un lieu comme un autre pour capturer, comme le fait un photographe dans la réalité, des images.

Comme dans Le Grand Sans-abri, où pour ne pas cristalliser l’expérience de la vision il s’agissait d’incorporer une sorte de mouvement dans l’appréhension d’images fixes grâce à la juxtaposition de plusieurs images en même temps, dans Simple Soustraction les images s’inscrivent dans le mouvement grâce à une forme de narration. Les textes, qui prennent la forme de courtes nouvelles, sont donc finalement à appréhender comme des dispositifs dans lesquelles la question de l’image (ainsi que celle de l’objet-sculpture) peut être développée de multiples façons, y compris de façon auto-reflexive.

L’auto-hypnose

La technique de l’auto-hypnose instaure un calme profond qui permet au cerveau de produire des images (des visons) d’une façon extrêmement libre. L’état hypnotique peut aussi être considéré comme un lieu, que l’hypnotisé retrouve à chaque séance. Il peut, dès lors, l’aménager, en quelque sorte, à sa guise. "Simple Soustraction" est en ce sens un espace construit comme une œuvre.

Stratégies Obliques

Stratégies Obliques est un jeu de cartes créé par Brian Eno et Peter Schmidt en 1975. Chacune des cartes du jeu porte des sortes d’injonctions mystérieuses et arbitraires. Ce jeu de cartes était utilisé par Eno lors de séances d’enregistrement pour conditionner les artistes et les amener à briser leurs habitudes de création.

Au début de chacune des séances d’écritures sous hypnose de Simple Soustraction (le titre est d’ailleurs tiré de l’une des cartes du jeu) une ou plusieurs cartes de Stratégies Obliques sont tirées. Cette méthode instaure le fait que le point de départ de chaque expérience n’est pas choisi consciemment.

 

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Reverse

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Je reçois toujours les instructions de la même façon. Tout d’abord un engourdissement inattendu m’envahit. Il s’ensuit une impression de chute pendant laquelle mes yeux se ferment de façon brusque et immédiate. C’est au moment même où mes paupières se rejoignent que les visions apparaissent ! Qu’est-ce que voir finalement?

Il faut me rendre de l’autre côté de la Rade et là, trouver quelque chose. Les messages que véhiculent les images ne sont jamais totalement clairs, ils s’imposent dans une logique qui leur est propre. Les visions commencent, je me vois traverser le pont, bifurquer à gauche sur le quai Gustave-Ador puis plus loin, cette fois à droite, dans une petite ruelle. Je rejoins un immeuble de taille moyenne, un peu jaune. Après avoir exécuté le code qui libère le mécanisme de la porte, je m’engouffre dans le hall...

Tout à coup, des bruits de métal, comme des couteaux, des épées qui s’entrechoquent me perturbent ! J’ouvre les yeux! Bizarrement, les visons ne disparaissent pas, elles se juxtaposent à celle du restaurant de l’hôtel dans lequel je suis. Je cherche avec frénésie dans mon sac, posé sur la chaise à côté de moi, la boîte dans laquelle j’ai rangé les cartes. Ma vision est à présent envahie par un flux d’images que je ne contrôle plus du tout et ce chaos visuel, mental, manque de me faire perdre l’équilibre. Finalement, je trouve la petite boîte et sans la sortir complètement en extirpe une carte. Comme s’il s’agissait d’une incantation, je lis à haute voix, ce qui est écrit dessus:

«Reverse!»

Immédiatement, me voici dans l’appartement: mon point de départ habituel. Je suis assis au salon face à la grande verrière, mon sac est posé à côté de moi. Je vérifie son contenu. La boîte, avec les cartes à l’intérieur, est à sa place, mon porte-documents, mes appareils photo, mes pilules, tout est en ordre.

Je me dirige vers l’escalier pour rejoindre l’espace extérieur et longe tout d’abord cet endroit si calme et si étrange qui jouxte l’appartement. Ayant accédé aux quais, j’entreprends de traverser le pont et de rejoindre l’autre côté de la Rade. Il fait chaud, c’est très agréable! Je croise des touristes japonais qui semblent flotter, ils sont irréels comme des objets de design. Je bifurque sur le quai Gustave-Ador, puis plus loin dans la petite ruelle. Devant moi je retrouve l’immeuble jaune, je l’ai déjà vu des dizaines de fois dans mes visions. En vitesse, les quelques marches qui me mènent sur le perron sont gravies. Comme prévu le code me vient de façon naturelle et me voici dans le hall. Au premier étage je reconnais le couloir puis la table. Sur celle-ci, il y a une enveloppe à mon nom que j’ouvre aussitôt. Je sais exactement ce qu’il va être écrit dessus, et à nouveau je déclame le mot comme si c’était la première fois.

«Reverse!»

J’ouvre les yeux! Je suis face à la grande verrière, mais il s’agit cette fois de celle du restaurant de l’hôtel. Sur la table, mes affaires sont disposées de façon précise comme le rituel le demande. Aucune surimpression, ma vision n’est perturbée par aucune image fantôme ou par d’autres types d’artefact. Je règle l’addition et range délicatement mes objets dans mon sac: ma boîte à carte, mon porte-documents, mes appareils photo, mes pilules et mes diverses potions. Je me dirige vers la sortie et rejoins les quais, puis le pont. Un froid glacial me transperce de partout. Je bifurque au niveau du quai Gustave-Ador...

 

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L’Ambiguïté où la Morte Inoubliée

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Par bateau, la traversée durait à peine dix minutes. Mais ce matin, il me sembla que le trajet dura beaucoup plus longtemps. J’avais pour habitude de me tenir à l’avant et, de là, de fixer la proue qui fendait inlassablement les flots comme des ciseaux traversant une feuille de papier géante.

La galerie se trouvait à quelques rues du Port-Noir dans un quartier résidentiel. Une limousine était parquée devant la vaste vitrine sur laquelle on avait écrit, à l’aide de grandes lettres blanches, le titre de l’exposition : « L’Ambiguïté où la Morte Inoubliée». Une porte de métal s’ouvrait sur un couloir qui menait à une réception. Personne n’occupait les deux chaises cachées derrière le comptoir jonché de piles de cartons d’invitations et de classeurs de documentation. J’entendis néanmoins un «bonjour», qui devait m’être destiné, émanant d’une autre pièce, peut-être d’un back-office. Tout en franchissant le seuil qui séparait la réception des salles d’expositions, je pliais et enfouis machinalement, dans la poche de mon veston, le texte de présentation de cet événement au titre plutôt mystérieux.

Les espaces baignaient dans une semi-obscurité. Les stores des fenêtres avaient été baissés puis inclinés. La pénombre se voyait donc, de-ci de-là, lacérée par des séries de longs traits lumineux. Les lieux étaient complètement vides à l’exception d’une petite photographie accrochée sur l’un des murs de la galerie. J’entendis mes pas résonner dans la pièce quand je m’en approchai.
 
L’image, de format vertical, était présentée dans un passe-partout. Celui-ci, exagérément grand, semblait vouloir éloigner au maximum l’image de la cimaise dans le but peut-être de marquer de façon profonde et finalement assez illusoire le monde qui les séparait. Pour le cadre, on avait choisi une baguette fine en aluminium poli qui brillait légèrement et jetait quelques éclats de lumière dans l’espace assombri de la galerie. Ce type d’encadrements, plutôt utilisé dans les hôtels et les restaurants, flanqués de posters un peu kitsch, installait ici un léger doute chez le spectateur quant au statut de l’œuvre qu’il avait devant lui.

Il n’était pas facile de distinguer ce qui se trouvait montré sur la photographie tant la vitre qui la protégeait renvoyait une multitude de reflets issus tant de la lumière directe venant des fenêtres en face d’elle que celle, indirecte, projetée par les autres cimaises. L’obscurité, un peu plus marquée aussi à cet endroit de la galerie, rajoutait encore une difficulté supplémentaire à celui qui aurait voulu y voir quelque chose.

Paradoxalement, ces éclats, découpes, et autres accidents lumineux, cet ensemble d’événements visuels révélés sur une image qui se refusait, justement, à notre regard était en soi une situation intrigante. Etait-ce finalement cela l’œuvre de cette exposition?

D’autres éléments retinrent alors aussi mon attention. Tout d’abord ce fut une image fantôme. Un, puis deux yeux, une partie d’un front, émergeant lentement d’un amas indistinct. L’image disparut puis revint. Elle s’inscrit alors de manière plus précise sur la vitre devant une partie particulièrement sombre de la photographie. J’avais maintenant devant moi une sorte de portrait de facture expressionniste. Cette image noir et blanc fortement contrastée me fit penser à ces photographes nordiques du début du siècle passé qui éclairaient leurs modèles d’une façon stupéfiante, presque irréelle. Ce visage était le mien, bien entendu, mais l’image (peut-on parler ici d’image? plutôt de vision?) que je voyais se situait dans un espace intermédiaire que j’avais de la peine à définir et qui demeurait entre la photographie, la vitre, moi-même et le lieu qui m’entourait. «Voici à quoi servent les images et les expositions finalement! me suis-je dit – à nous révéler nous les spectateurs ainsi que le monde qui nous entoure!»

Sur le verre, un trait lumineux m’intrigua, l’unité de la vision avec le portrait se délita aussitôt. Mon regard recommençait avec ce nouvel élément un cheminement qui devait l’amener à construire une nouvelle image. Celle-ci se cristalliserait à l’issue d’un mouvement, d’un va-et-vient puis d’une fusion entre mon esprit, mon imagination et l’environnement réel qui m’entourait.

Je me concentrai sur cette trace de lumière. Mon regard, d’abord ébloui, s’adapta comme un appareil photo auquel on aurait fermé un peu le diaphragme. Sur la surface blanche, il y avait maintenant des détails, comme des petits traits blancs horizontaux. Ceux-ci bougeaient, ondulaient sur une surface étincelante qui paraissait horizontale. Ces mouvements, comme des tremblements m’hypnotisaient agréablement. Je restais quelques minutes, bercé, devant ce tableau abstrait, cet all-over enivrant, perdant peu à peu, toute notion d’espace et de temps. La forme sombre d’un bateau alors apparut, il désorganisa les formes autour de lui, les bouscula. Le lac, à travers les lamelles des stores derrière moi, se reflétait, de toute évidence, sur la vitre de la photographie. Je crus discerner également la rive où j’avais débarqué quelques instants auparavant. Néanmoins, un doute me traversa. Voyais-je ces choses réellement ou les voyais-je parce que je savais qu’elles pouvaient être potentiellement là, ou encore parce que je les avais vues auparavant. Jusqu’à quel point mon esprit complétait, à l’aide de sa mémoire et de son imagination, les indices, les fragments chaotiques du réel pour en distiller une image simple et intelligible.

Je me retournai dans le but de m’en aller. Devant mes yeux l’image surexposée du lac flottait encore, incertaine, cette fois sur l’un des cimaises vides de la galerie. Je baissai les yeux un instant. Puis, rapidement, sans un bruit, je rejoignis la réception.



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L'Huile

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L’hôpital semblait de premier abord une ruine. Loin, au bout d’un interminable chemin forestier, quelques bâtiments émergeaient de-ci de-là au milieu d’une végétation foisonnante. Leurs architectures rigoristes, fonctionnelles, contrastaient avec l’état de décrépitude dans lequel ils se trouvaient. Mais, cette vétusté extérieure, loin de repousser le visiteur, l’invitait d’une façon plus chaleureuse que ne l’aurait fait une institution flambant neuve.

La densité de la forêt empêchait quiconque de prendre conscience de la réelle étendue du complexe hospitalier. Du grand hall, où nous étions accueillis, nous pouvions pourtant nous en faire une idée en contemplant la quantité de couloirs qui, dans de multiples directions, s’en échappaient. Si les lieux semblaient vastes, les patients et le personnel n’étaient paradoxalement pas nombreux. En effet, nous n’en croisions que quelques-uns dans les interminables corridors rythmés par des portes, fermées pour la plupart.

Je me souviens d’avoir visité une des chambres réservées aux patients. Celle-ci était baignée de cette lumière légèrement verdâtre que l’on retrouvait partout dans l’hôpital. Chaque chambre était occupée par un lit autour duquel deux grandes armoires métalliques sur roulettes se faisaient face. Les deux blocs remplis de machines numériques bardées de diodes lumineuses, rouges, vertes, jaunes faisaient penser, en miniature, à deux mégapoles.

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Ce n’est qu’après une longue période d’entretiens et de tests que le patient pouvait espérer recevoir le traitement proprement dit. Il était alors déplacé dans un autre espace équipé du matériel nécessaire à la bonne marche du processus. Dénudé, on le plongeait dans une baignoire creusée dans un grand bloc de pierre rose remplie à ras bord par la fameuse huile. Cette potion soyeuse, de couleur ambre, était irriguée de filaments rouges qui serpentaient dans le liquide comme les veines dans le marbre. C’était grâce à elle que la transformation s’avérait possible. De nombreux tubes étaient fixés à tous les orifices du patient. Cette totale intubation assurait le bon fonctionnement de ces organes vitaux et il pouvait être, ainsi sans danger, complètement immergé dans le liquide lors de séances de plus en plus longues. Celles-ci duraient dans un premier temps quelques heures, puis des journées, finalement elles s’étalaient sur des semaines. Le corps finissait par accepter complètement son nouvel environnement.

La dissolution physique du patient dans l’huile s’opérait tout d’abord extrêmement lentement. Puis le corps, comme forme, comme entité, finissait par lâcher comme un barrage qui tout à coup se brise et laisse son contenu, d’un seul coup, se répandre en dehors de lui. C’était l’esprit de la personne, sa psyché, qui ayant finalisé sa propre transmutation avait ordonné à la matière de se dissoudre entièrement. Pendant la longue période d’acclimatation qui avait précédé, la personne avait exercé son système neuronal à se connecter aux filaments biologiques qui serpentaient dans le liquide. Son esprit circulait maintenant en lui de façon complètement libre et le corps pouvait dès lors, à son tour, achever sa transformation. L’huile contenait l’entièreté de la personne dans ce que nous pouvions appeler : une nouvelle version du vivant. On enlevait alors les câbles et les tubes devenus à présent complètement inutiles.

Longtemps après, l’on faisait fonctionner le mécanisme permettant de faire pivoter la paroi séparant la pièce de l’extérieur. Le bloc de pierre, glissant sur des rails, quittait le bâtiment et rejoignait un quai de chargement. Là, à l’aide de cordages, on le hissait sur la plateforme d’un véhicule forestier. Le puissant engin emmenait son étrange passager à quelques kilomètres de l’hôpital dans une vaste clairière et le déposait doucement sur le sol à l’aide d’une petite grue latérale. C’est dans un lieu idyllique, empli d’un silence profond que l’on installait définitivement les pierres. Nous pouvions, à cette époque, en dénombrer plus d’une vingtaine. Certaines disparaissaient déjà complètement sous la végétation, la plupart d’entre elles ne contenaient déjà plus de liquide.



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Peindre

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Le peintre sait, de façon intuitive, que le tableau est terminé. Sa main remonte doucement le long du mur. De fines gouttes de peinture noire quittent le sol pour rejoindre le pinceau qu’il tient, presque du bout des doigts. Brusquement, accompagnant un geste ample initié par le poignet, le pinceau traverse la toile de haut en bas et efface une ligne noire. Puis, l’artiste s’approche de la partie droite du tableau et y enlève, un à un, des traits courts et nerveux, comme des hachures. Le peintre échange son pinceau pour une brosse de taille moyenne et s’attaque, de façon énergique, aux grandes formes de couleur beige qui s’étendent sur toute la partie inférieure de l’œuvre. Machinalement, il trempe la brosse dans un pot de peinture puis la range directement dans un des bocaux de verre qui trônent sur le plateau d’un petit chariot en métal.

L’artiste recule de quelques mètres et sort de sa poche un téléphone portable. Il en observe longuement l’écran avant de prendre plusieurs photographies de son tableau.

S’étant muni d’une bombe de peinture, l’homme se retourne et s’approche de la cimaise de façon à coller son dos contre la surface de la toile. Et là, comme s’il effectuait une chorégraphie, il tend son bras et trace derrière lui, de droite à gauche, des arcs de cercle dans l’espace. D’épais nuages de peinture blanche s’extraient du tableau à chaque mouvement et s’engouffrent, de façon parfaite, dans le minuscule trou de la bombe. Le peintre se dégage du tableau et s’accroupit, il tend sa main pour attraper un autre spray qui se trouve sur un petit tabouret. Après avoir hésité entre les deux bonbonnes, ils les déposent toutes les deux sur le sol de l’atelier.

L’artiste enlève une grande forme, découpée dans de la toile, qui était collée sur le tableau. Cette pièce de tissu un peu grossière est déposée sur une bâche plastique, à même le sol, et encollée. Elle rejoint par la suite la surface d’une autre toile qui jonchait sur le sol de l’atelier.

Le tableau est décroché de la cimaise et couché, à plat, sur une table. Le peintre se saisit d’une agrafeuse et enlève la toile du châssis. Celle-ci est ensuite appondue, à l’aide de ciseaux, à un autre morceau de toile beaucoup plus long. Le tout est rangé soigneusement dans une armoire métallique.

Sur la table, entre les espaces vides de la structure du châssis, l’artiste griffonne des croquis sur des feuilles A4. Parmi les dessins, qui s’amoncellent, se trouve un livre ouvert. Sur la double page visible, le peintre souligne des phrases avec un feutre jaune. Après s’être longuement penché au-dessus de l’ouvrage, il le referme et le glisse un peu plus loin dans une petite bibliothèque. Le châssis du tableau est entièrement démonté. A l’aide d’un cutter, l’homme joint des ficelles autour des morceaux de bois pour en faire un paquet qu’il entrepose à côté de la porte de l’atelier. Il s’assied finalement sur une chaise et se prend doucement la tête dans les mains.

Devant ces yeux l’image mentale du tableau s’est effacée. La vision n’est pas stable et le peintre doit se concentrer pour qu’il puisse l’observer plus que quelques secondes. Il est de plus en plus perturbé par des images issues de son quotidien : un visage d’enfant, une route départementale, des cadavres dans les dunes d’un quelconque désert entrevu au journal de vingt heures.

L’œuvre est maintenant clairement visible dans son esprit. Un morceau de toile brute est collé sur sa surface. Sa forme, un ovale au bas duquel une petite virgule de tissu s’échappe sur la gauche, fait penser vaguement à un phylactère de bande dessinée. Sur l’ensemble du tableau une couche de peinture blanche semi-opaque a été déposée à l’aide d’un spray. Sur la partie inférieure de la toile une grande forme beige a été rapidement esquissée à l’aide d’une peinture fortement diluée. Des lignes verticales noires traversent de chaque côté le tableau. Mais d’un seul coup, l’artiste n’est plus sûr s’il s’agit d’une ou deux lignes, car tout s’est momentanément brouillé. En haut à droite, une feuille de papier déchiré, a été simplement scotchée. Des traits de peinture noire, des hachures ont été ajoutés comme pour barrer le dessin, un peu enfantin, d’un petit avion qui se trouvait griffonné dessus.

La vision du tableau vacille. Plusieurs différentes œuvres se mélangent dans l’esprit du peintre. Des cordes traversent des espaces, des parties de sculptures de Donald Judd transpercent des toiles et se projettent sur des cimaises bleutées et puis finalement c’est l’image d’un chien qui s’impose.

Le peintre, s’extirpe de ses pensées, se lève et prend le café qui est posé à côté de lui. Il boit une gorgée du liquide qui semble froid. Dans la cafetière italienne, il verse le contenu de sa tasse. Il enfile sa veste et quitte l’atelier. Dans le rétroviseur de sa portière encore entrouverte, l’homme aperçoit la silhouette décharnée d’un chien. Celui-ci, à l’arrêt, fixe dans le petit morceau de miroir un visage qu’il ne comprend pas. Après qu’il eut tourné plusieurs fois sa tête en direction de la porte de l’atelier, l’animal brusquement bondit et disparaît.