Martin Widmer

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L’Ambiguïté où la Morte Inoubliée

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Par bateau, la traversée durait à peine dix minutes. Mais ce matin, il me sembla que le trajet dura beaucoup plus longtemps. J’avais pour habitude de me tenir à l’avant et, de là, de fixer la proue qui fendait inlassablement les flots comme des ciseaux traversant une feuille de papier géante.

La galerie se trouvait à quelques rues du Port-Noir dans un quartier résidentiel. Une limousine était parquée devant la vaste vitrine sur laquelle on avait écrit, à l’aide de grandes lettres blanches, le titre de l’exposition : « L’Ambiguïté où la Morte Inoubliée». Une porte de métal s’ouvrait sur un couloir qui menait à une réception. Personne n’occupait les deux chaises cachées derrière le comptoir jonché de piles de cartons d’invitations et de classeurs de documentation. J’entendis néanmoins un «bonjour», qui devait m’être destiné, émanant d’une autre pièce, peut-être d’un back-office. Tout en franchissant le seuil qui séparait la réception des salles d’expositions, je pliais et enfouis machinalement, dans la poche de mon veston, le texte de présentation de cet événement au titre plutôt mystérieux.

Les espaces baignaient dans une semi-obscurité. Les stores des fenêtres avaient été baissés puis inclinés. La pénombre se voyait donc, de-ci de-là, lacérée par des séries de longs traits lumineux. Les lieux étaient complètement vides à l’exception d’une petite photographie accrochée sur l’un des murs de la galerie. J’entendis mes pas résonner dans la pièce quand je m’en approchai.
 
L’image, de format vertical, était présentée dans un passe-partout. Celui-ci, exagérément grand, semblait vouloir éloigner au maximum l’image de la cimaise dans le but peut-être de marquer de façon profonde et finalement assez illusoire le monde qui les séparait. Pour le cadre, on avait choisi une baguette fine en aluminium poli qui brillait légèrement et jetait quelques éclats de lumière dans l’espace assombri de la galerie. Ce type d’encadrements, plutôt utilisé dans les hôtels et les restaurants, flanqués de posters un peu kitsch, installait ici un léger doute chez le spectateur quant au statut de l’œuvre qu’il avait devant lui.

Il n’était pas facile de distinguer ce qui se trouvait montré sur la photographie tant la vitre qui la protégeait renvoyait une multitude de reflets issus tant de la lumière directe venant des fenêtres en face d’elle que celle, indirecte, projetée par les autres cimaises. L’obscurité, un peu plus marquée aussi à cet endroit de la galerie, rajoutait encore une difficulté supplémentaire à celui qui aurait voulu y voir quelque chose.

Paradoxalement, ces éclats, découpes, et autres accidents lumineux, cet ensemble d’événements visuels révélés sur une image qui se refusait, justement, à notre regard était en soi une situation intrigante. Etait-ce finalement cela l’œuvre de cette exposition?

D’autres éléments retinrent alors aussi mon attention. Tout d’abord ce fut une image fantôme. Un, puis deux yeux, une partie d’un front, émergeant lentement d’un amas indistinct. L’image disparut puis revint. Elle s’inscrit alors de manière plus précise sur la vitre devant une partie particulièrement sombre de la photographie. J’avais maintenant devant moi une sorte de portrait de facture expressionniste. Cette image noir et blanc fortement contrastée me fit penser à ces photographes nordiques du début du siècle passé qui éclairaient leurs modèles d’une façon stupéfiante, presque irréelle. Ce visage était le mien, bien entendu, mais l’image (peut-on parler ici d’image? plutôt de vision?) que je voyais se situait dans un espace intermédiaire que j’avais de la peine à définir et qui demeurait entre la photographie, la vitre, moi-même et le lieu qui m’entourait. «Voici à quoi servent les images et les expositions finalement! me suis-je dit – à nous révéler nous les spectateurs ainsi que le monde qui nous entoure!»

Sur le verre, un trait lumineux m’intrigua, l’unité de la vision avec le portrait se délita aussitôt. Mon regard recommençait avec ce nouvel élément un cheminement qui devait l’amener à construire une nouvelle image. Celle-ci se cristalliserait à l’issue d’un mouvement, d’un va-et-vient puis d’une fusion entre mon esprit, mon imagination et l’environnement réel qui m’entourait.

Je me concentrai sur cette trace de lumière. Mon regard, d’abord ébloui, s’adapta comme un appareil photo auquel on aurait fermé un peu le diaphragme. Sur la surface blanche, il y avait maintenant des détails, comme des petits traits blancs horizontaux. Ceux-ci bougeaient, ondulaient sur une surface étincelante qui paraissait horizontale. Ces mouvements, comme des tremblements m’hypnotisaient agréablement. Je restais quelques minutes, bercé, devant ce tableau abstrait, cet all-over enivrant, perdant peu à peu, toute notion d’espace et de temps. La forme sombre d’un bateau alors apparut, il désorganisa les formes autour de lui, les bouscula. Le lac, à travers les lamelles des stores derrière moi, se reflétait, de toute évidence, sur la vitre de la photographie. Je crus discerner également la rive où j’avais débarqué quelques instants auparavant. Néanmoins, un doute me traversa. Voyais-je ces choses réellement ou les voyais-je parce que je savais qu’elles pouvaient être potentiellement là, ou encore parce que je les avais vues auparavant. Jusqu’à quel point mon esprit complétait, à l’aide de sa mémoire et de son imagination, les indices, les fragments chaotiques du réel pour en distiller une image simple et intelligible.

Je me retournai dans le but de m’en aller. Devant mes yeux l’image surexposée du lac flottait encore, incertaine, cette fois sur l’un des cimaises vides de la galerie. Je baissai les yeux un instant. Puis, rapidement, sans un bruit, je rejoignis la réception.

 

 

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