Martin Widmer

---------------------------------------------------------
Martin Widmer / La figure du héros en question (le principe d'inconsistance)
-------------------------------------------------------------------------------------------

Martin Widmer

--------------------------------------------------

Martin Widmer / La figure du héros en question (le principe d'inconsistance)

Exposition du 19 mai au 18 juin 2017
Le Labo
Le Boulevard Saint-Georges 5
1205 Genève

--------------------------------------------------


Martin Widmer est un artiste genevois dont les médiums principaux sont la photographie et l’écriture. Récemment, Widmer s’est mis à utiliser les matériaux bruts qui constituent habituellement l’objet photographique : verre, plaque d’aluminium, colle, bois, carton, pour créer des installations dans lesquelles le spectateur se trouverait, comme c’est le cas dans cette exposition, en quelque sorte, immergé dans le dispositif même de l’image. Les textes que l’artiste écrit sont rédigés sous hypnose (autohypnose) ainsi qu’à l’aide d’un jeu de cartes : Stratégies Obliques (celui-ci a été inventé, entre autres, par le musicien Brian Eno). Ces textes prolongent, dans un autre espace, le travail plastique de l’artiste.

Pour le projet au Labo, Martin Widmer a tout d’abord écrit, lors d’une séance sous hypnose,
un texte dans lequel il se rend à son propre vernissage au Labo. Il découvre alors son exposition,
qu’il ne connaît pas, en même temps que les spectateurs. Ce texte sera lu, avec d’autres, lors d’une soirée de lecture pendant l’exposition (mercredi 31 mai à 18h30). Nous pouvons néanmoins trouver dans l’exposition le plan de cette autre exposition.

L’exposition réelle, visible, dans les espaces du labo, peut être vue, quant à elle, comme une seule
grande installation constituée de deux ensembles. Néanmoins, chaque pièce peut être également
considérée comme une œuvre indépendante. L’ensemble peut se voir comme une déconstruction” de l’objet photographique en un dispositif installatif et sculptural. Un texte, “Simple Soustraction", écrit toujours sous hypnose ainsi qu’avec le même jeu de cartes, est inséré dans l’installation. L’exposition, “La figure du héros en question”, est principalement constituée de photographies que l’artiste efface, détruit, à l’aide d’acétone ou en utilisant une ponceuse. L’artiste a commencé, avec ces travaux, à détruire ses propres archives dœuvres. Paradoxalement en faisant ce geste Martin Widmer crée de nouvelles pièces qui feraient presque penser à des peintures. Ces étranges tableaux abstraits, inattendus, apparaissent sur les supports de manière hasardeuse lors d’un protocole dans lequel l’artiste a quelques moyens d’intervenir mais seulement de manière limitée. Comme c’est souvent le cas dans son travail, ce n’est pas tant la disparition qui intéresse l’artiste mais ce qui apparaît à la place de ce qui à disparu. Si certaines œuvres font appel au hasard d’autres dévoilent l’envers des images comme cette carte de jeu posée à l’envers sur un cahier, lui-même, posé sur une tache de colle mélangée à du marc de café. De la même façon, l’envers d’un mode d’emploi de carton plume fait apparaître l’image un peu enfantine d’un dessin d’une petite fille. Plus loin, un dessin au crayon réalisé sous hypnose complète cette exposition dans laquelle tout semble s’être fait en dehors de la maîtrise et de la volonté de l’artiste plaçant celui-ci dans un rôle de spectateur de l’apparition de sa propre oeuvre.


La figure du héros en question

« Quel étrange sentiment de découvrir en même temps que les spectateurs sa propre exposition » me dis-je à l’instant même où je pénètre dans les espaces du Labo. Je sais que tout est prêt à temps, que l’accrochage est maîtrisé jusqu’aux derniers petits détails. Sauf, que pour cette fois les choses se sont passées d’une façon vraiment différente.

Je commence par le deuxième espace, à droite, juste après l’entrée. Il s’agit d’une longue pièce dont l’un des murs est transpercé par de grandes fenêtres qui donnaient sur la rue. Elle est uniquement occupée par une sculpture installée sur la cimaise de gauche face aux fenêtres. Il s’agit d’un objet rectangulaire assez fin, d’un mètre vingt sur un mètre soixante de haut, fixé dans le mur sur l’une de ces tranches. L’œuvre ressemble à l’une de ces petites parois qui séparent les pissoirs dans les toilettes publiques, mais en beaucoup plus grand. Elle est constituée de deux plaques de faux marbre noir, de cinq centimètres de large, collées l’une contre l’autre. L’ensemble est recouvert par une sorte d’enveloppe en cuir brun clair, comme un étui. Une couture, confectionnée à l’aide d’un épais fil blanc, parcourt l’ensemble de son pourtour.

L’objet est imposant même si la présence du cuir l’allège quelque peu. Le tout ressemble plus à un accessoire, une décoration murale qu’à une sculpture. Je me demande, quel cheminement, quelle idée, a pu m’amener à choisir cette forme et surtout ce type de matériau.

Sur la face gauche de l’objet, je découvre la présence du fil doré. Cette tige de métal souple d’environ un centimètre de diamètre est incrusté dans le cuir. Il apparaît en hauteur, au milieu de la sculpture, la longe et trace une ligne horizontale jusqu’au mur. Là, à angle droit, il quitte la sculpture pour continuer sa course sur la cimaise. Le fil d’or traverse alors toute la paroi jusqu’à l’angle de celle-ci.

Je suis interrompu par quelques amis qui viennent d’arriver. Après quelques échanges de politesse j’invente un problème technique à régler pour les quitter et ainsi continuer ma visite. Le monde arrive maintenant de façon plus soutenue et j’ai plus de peine à me dégager d’autres personnes qui veulent me questionner sur des oeuvres que je ne connais pas encore. Il s’avère urgent que je termine le tour de l’exposition.

Le fil tourne à angle droit au bout de la cimaise et continue sur le mur de la deuxième salle. Deux mètres plus loin, il redescend encore en direction du sol sur cinquante centimètres, se stabilise à l’horizontale sur vingt autres. Là, il rejoint une sculpture identique mais beaucoup plus petite: une version miniature. Celle-ci, n’est pas entièrement recouverte de cuir et laisse entrevoir une partie de sa plaque de marbre. Le sens de l’installation m’échappe complètement. La logique de l’objet, la qualité de sa présence dans le lieu, les matériaux, les rapports de forces des parties entre elles m’intriguent fortement.

La responsable des lieux vient me présenter des personnes liées à la galerie et à la scène de l’art local. L’une d’entre elles, un photographe, me parle de deux photographies qu’il me désigne de la main sur le mur en face de la petite sculpture. Ne les ayant pas encore vues je m’arrange pour que tout en parlant nous nous en rapprochions.

Celle de droite montre une vue un peu floue de ce qui parait être un vernissage. L’image est un peu rose. Nous pouvons y apercevoir quelques personnes assises au milieu d’une salle d’exposition. Elles sont en train de boire et de fumer. Si l’image semble, dans un premier temps, tout à fait anodine, il se dégage d’elle, après l’avoir bien regardée, une certaine étrangeté. Les spectateurs et l’exposition semblaient avoir fusionné. La frontière entre oeuvre et spectateur est ici remise en jeu d’une façon simple et naturelle. Mais ce qui me marque encore plus dans l’expérience de cette image, c’est bien la capacité de la photographie à faire coexister différents espaces, différentes temporalités, finalement de pouvoir si facilement redistribuer les cartes du réel.

L’autre tirage est beaucoup plus abstrait. Une ambiance lumineuse orangeâtre dans laquelle on peut deviner quelques ombres. Sur le bas de l’image, une autre lumière plus jaune dessine comme une perspective, un sol de toute évidence. Plus je fixe l’image, plus celle-ci me dévoile de nouveaux aspects. C’est au bout de quelques minutes que des lettres puis des mots m’apparaissent, il est écrit: « La figure du héros en question ». L’une des personnes qui m’accompagne me fait remarquer fièrement qu’elle a trouvé quelque chose de similaire sur l’autre photographie. Il est écrit d’après elle
« Le Principe d’Inconsistance ». Quelqu’un se lance alors dans une interprétation des images et des sculptures de l’exposition qui est cohérente et qui finit par intéresser le petit groupe qui s’est formé devant les photographies. Quand la personne finit son discours improvisé, elle se tourne vers moi, un silence se fait. J’acquiesce vivement ce qui vient d’être dit.

Martin Widmer, 2017



Martin Widmer

Martin Widmer “Erased photography” N°4, "Sans titre", Le Labo, 2017