Martin Widmer

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Neo Geography II
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martin widmer


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Neogeography II

Yuri An / Chloé Delarue / Hwayeon Nam /
Jeehee Park / Tatiana Rihs / Matthias Sohr /
Intervention textuelle Martin Widmer

Exposition curatée par Kyung Roh Bannwart et Adeena Mey
Post Territory Ujeongguk, Séoul, Corée du Sud 
탈영역 우정국 

Vernissage 3 octobre
Exposition du 4 novembre au 7 décembre 2017

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Texte écrit pour l’exposition collective “Neo Geography II” au Post Territory Ujeongguk de Séoul (Corée du Sud). Le texte “Neo Geography II “ à été rédigé sous auto-hypnose ainsi qu’avec l’aide du jeux de cartes “Stratégies Obliques” (voir les textes de Simple-Soustraction). Le texte, inséré dans le programme de l’exposition, était distribué aux spectateurs. (traduction en Coréen : Kyung Roh Bannwart)

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Martin Widmer

Neo Geography II, programme de l'exposition et texte



Neo Geography II

L’intérieur de l’avion était bien plus grand que ce que j’avais imaginé. Lorsque je m’extirpai de mon siège pour vérifier, encore une fois, que mon bagage à main était bien installé dans son casier, je repensai au temps que nous avions pris pour faire nos bagages, le soin avec lequel nous avions glissé dans nos valises les objets et les divers documents que nous transportions avec nous pour l’exposition. Ce qui, dans nos affaires, aurait pu éveiller un peu trop la curiosité des agents de sécurité avait été caché du mieux que nous l’avions pu. Car, si rien n’était illégal, si aucun objet n’enfreignait les lois, il n’aurait pas fallu que l’on fouille dans certaines de nos valises. Comment aurions-nous pu expliquer par exemple, de manière simple et convaincante les documents liés au cadavre ?

C’était la première fois que nous utilisions un protocole de gestion de projet Mental Map. La version que nous avions choisie permettait de gérer les différents types d’espaces impliqués, qu’ils soient physiques, numériques, ou mentaux. Ainsi, nos esprits, nos ordinateurs et téléphones portables, les divers réseaux dont le web, les lieux physiques comme le CAN à Neuchâtel, le Post territory Ujeongguk à Séoul et tous les endroits intermédiaires dont les aéroports, les avions et les divers moyens de transport étaient ainsi reliés pour ne former qu’un seul et même espace, un territoire, une géographie mentale qui existerait, uniquement dans nos têtes, pendant la durée de ce projet. Cette construction était partagée de manière collective grâce aux espaces qui avaient été aménagés dans nos cerveaux et qui communiquaient ensemble. Des techniques d’auto-hypnoses permettaient à tous d’en maintenir la viabilité.

Comme le protocole nous y invitait, les trajets en avion entre la Suisse et la Corée avaient été préparés minutieusement. Nous avions déniché un plan de l’appareil qui détaillait précisément toutes les parties des Boeing 747 qu’utilisaient la compagnie Coréenne. En plus d’un plan général, celui-ci contenait plusieurs dessins en perspective qui reprenaient les parties principales de l’aéronef dont les compartiments des voyageurs, les différentes cabines ainsi que les soutes. Nous acquîmes une connaissance très précise de l’engin au point d’être capable, en fermant les yeux, de déambuler virtuellement, et de manière fluide, dans les méandres de l’appareil. C’est ainsi qu’ensemble nous avions organisé notre voyage. Il n’y avait pas, pour nous, de différence entre les centres d’art et les autres lieux, nous les traitions sur le même plan, ils faisaient partie de la même grande exposition.

Le protocole imposait de nombreuses contraintes dont celles de se protéger au mieux des conditionnements extérieurs qui pouvaient le déstabiliser et en affaiblir la structure. D’un commun accord, nous nous tenions éloigné des actualités et en particulier des nouvelles, inquiétantes, liées à la situation entre les deux Corées. Les enjeux étaient peu connus des Européens. A l’aide de messages véhiculant des concepts simplistes, les médias occidentaux avaient pour habitude de vouloir imposer une certaine vision du monde dont nous voulions nous prémunir coûte que coûte. La pensée était devenue un lieu de résistance et, la fiction dans laquelle nous avions tous décidé d’évoluer, était un acte politique, le seul qui nous semblait encore intéressant de tenter.

Les artistes coréens avaient, quant à eux, une tout autre façon d’envisager leur situation. Lors des nombreuses discussions qui furent menées tant sur l’art que sur des questions politiques nous remarquâmes à quel point l’anglais international que nous utilisions pour communiquer était limité et incapable de transmettre les nuances subtiles de nos propos. Ce fut paradoxalement cette difficulté qui nous donna l’idée de créer un nouvel espace commun et d’utiliser un protocole. Celui-ci devait être conçu en prenant appui sur des concepts complètement nouveaux. Pour cela, des termes comme : espace, géographie, lieu devaient être reformulés tant leurs significations semblaient finalement assez différentes d’une culture à l’autre. Cette idée trouvait un écho dans les recherches que menait le directeur de la Biennale de Séoul Hyungmin Pai et les discussions menées, par la suite, avec lui finirent de souder l’ensemble des participants autour de cette idée.

La conférence que celui-ci donna lors de la première exposition restera pour tous un moment important. Tout d’abord ce fut l’un des rares instants où nous fûmes réunis, physiquement, dans le même espace. Nous regardions impassibles, l’écran géant sur lequel des images d’architectures se trouvaient projetées. Je me souviens encore d’avoir alors regardé longuement nos visages. Ceux-ci, rétroéclairés par la lumière venant de l’écran, se détachaient distinctement de la semi-
obscurité qui régnait dans le lieu. Lorsque certains portaient leurs téléphones, face à eux, pour filmer ou prendre des photographies, leurs visages s’en trouvaient plus illuminés encore. Presque instantanément ce qui était capté se voyait posté sur les divers réseaux sociaux et nous pouvions les voir apparaître dans les applications des uns et des autres.

Tous, nous succombions aux charmes des photographies noir et blanc de l’architecte coréen Ahn Young Bae que Hyungmin Pai projetait. Combien d’entre-nous, emportés par leurs pouvoirs fictionnels, se retrouvèrent, comme téléportés dans cette magnifique cour intérieur du Temple de Buseoksa. Combien la traversèrent et entendirent jusqu’à crisser sous leurs pas, les petits cailloux que l’on devinait sur les vieux clichés. Qui pourrait aujourd’hui, et avec les mots de quelle langue, décrire de manière claire et convaincante comment, à cet instant précis, l’espace et le temps se déployaient ?

...

L’avion atterrit. Je regardai autour de moi dans l’espoir de reconnaître quelqu’un. Il n’y avait personne. Un doute me traversa, avions-nous finalement pris tous le même avion? Je fermai les yeux. Dans ma tête, quelque chose s’ouvrit. Je vis un espace. Puis des œuvres. Des sons me parvinrent, des paroles qui parlaient d’exils, elles semblaient venir de derrière moi. Je glissai plus loin, flottai un instant au-dessus d’un ensemble de grilles métalliques. Puis quelque chose de froid se colla à ma peau. Une odeur de bête aussi, de charogne, emplit le lieu. Une deuxième porte. L’aéroport. à travers des vitres jaunes, je vis des lampes pendues au-dessus de longs mats jeter leurs lumières sur un décor qui aurait pu se retrouver partout et qui en l’occurrence ne se trouvait peut-être nulle part. Je me laissai emmener par un tapis roulant. Bizarrement, certaines parties de mon environnement étaient troubles. Comme par réflexe, j’ôtai mes lunettes, dans l’idée de trouver, quelque part, un bouton qui les aurait fait fonctionner correctement mais, il n’y en avait pas. Puis, par réminiscence, je me rappelai du projet, de la Corée, des expositions, il me revint aussi à l’esprit l’histoire du protocole, les idées et les espoirs à propos de nouvelles manières de penser l’espace, la géographie et le temps.


Martin Widmer

Post Territory Ujeongguk, Séoul, Corée du Sud