Martin Widmer

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WHOOSHH
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Martin Widmer

 

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Kim Seob Boninsegni, Lupo Borgonovo et Martin Widmer
Galerie Truth and Consequences
Du 19 novembre au 20 décembre
Un projet d’exposition initié par Martin Widmer

Galerie Truth and Consequences
7 boulevard d’Yvoy, 1205 Genève, Suisse

L’ exposition WHOOSHH a été pensée entièrement à l’aide d’un mystérieux jeu de cartes. Ce jeu, qui a pour nom “Stratégies obliques”, a été inventé dans les années 70 par l’artiste Peter Schmidt et le célèbre producteur de musique pop et expérimentale Brian Eno (David Bowie, Talking Heads, Cluster, U2 etc.). Pendant les séances d’enregistrement les cartes qu’il tirait invitaient les musiciens à changer leurs habitudes de travail ou encore à prendre des directions artistiques qu’ils n’auraient pas imaginé prendre.

Pour WHOOSHH, quatre cartes ont été tout d’abord tirées. Celles-ci ont formé la base de travail de l’exposition. Elles ont fait naître, entre autres, l’idée d’un lieu fantôme dans lequel l’exposition se prolongerait. WHOOOSHH se déploie donc finalement dans deux espaces : celui de la galerie Truth and Consequences et dans celui, plus littéraire, d’un texte rédigé sous autohypnose par l’artiste Martin Widmer. Cet écrit, qui a la forme d’une nouvelle, met en scène un groupe d’amis qui visite une soi-disant annexe de la galerie installée dans la piscine d’un immeuble locatif. Le groupe y découvre alors plusieurs œuvres des trois artistes. Le texte est disponible dans l’exposition.

Tant pour l’espace réel de la galerie que pour celui-ci narré dans le texte, Kim Seob Boninsegni, Lupo Borgonovo et Martin Widmer ont créé des œuvres en se soumettant aux injonctions des cartes de “Stratégies obliques”.


 

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WHOOSHH at Truth & Consequences sur artviewer

+Infos+

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Martin Widmer WHOOSHH

Lupo Borgonovo “Agua II”, 2015


Martin Widmer WHOOSHH

Martin Widmer “Vinyl Définition”, 2015


Martin Widmer

Martin Widmer “Vinyl Définition”,detail, 2015


Lupo Borgonovo

Lupo Borgonovo "M", 2015


Martin Widmer

Martin Widmer “Annexe Plan”, détail, 2015


WHOOSHH

Ils laissèrent leur véhicule nonchalamment parqué en travers d’un trottoir bordant le Parc de la Grange. Plus loin, ils dévalèrent le boulevard de
Montchoisy. Dans la voiture les discussions avaient été nourries et les histoires, les anecdotes, les idées avaient fusé. Tous, ils voyaient les choses dont ils parlaient de façon similaire et aussi distinctement que si elles avaient été projetées autour d’eux. Cette sorte de vision commune qui se développait d’année en année était la base de leur amitié. Comme une litanie, leurs phrases finissaient immanquablement par un « tu vois ? » aussitôt validé par l’ensemble du groupe.

Marchant à présent sur l’asphalte, ils se taisaient. Leurs corps, par contre, semblaient s’être synchronisés et, sans réellement marcher au pas, sans réellement développer un rythme commun, la totalité de leurs mouvements opérait une sorte de chorégraphie cohérente. Le groupe à ce moment-là, inconsciemment, exprimait de façon corporelle certaines choses qui avaient été énoncées auparavant par des mots. On leur avait donné la clef de l’annexe à la galerie quelques heures plus tôt. Ils étaient fermement décidés, ce soir, à rester plus longtemps que les fois précédentes.

Ils tournèrent longtemps dans le quartier des Eaux-Vives. Comme souvent en cherchant l’endroit, ils se perdaient. Combien de fois, ils crurent apercevoir au loin la porte de l’immeuble puis, ayant marché en sa direction, l’endroit perdait, à mesure qu’ils s’en rapprochaient, la ressemblance qu’il semblait avoir avec celui qu’il cherchait. Pourtant, personne ne s’inquiétait jamais vraiment de cette situation. Cette perte de repères, cette fatigue qui finissait par accompagner cette déambulation hasardeuse faisait partie d’une sorte de rituel qui les amènerait, au moment où ils ne s’y attendraient plus, à trouver la porte de l’annexe de la galerie dans une rue où, ils auraient pu en jurer, ils n’auraient pas imaginé qu’elle y soit.

...

La porte, ornée d’un dessin d’un paon gravé dans une plaque de métal chromé s’ouvrait sur un hall flanqué, de chaque côté, de deux larges escaliers. Si, sa façade était celle d’un banal immeuble du type bourgeois, son architecture intérieure, par contre, était nettement plus baroque. Les lignes, les angles, les seuils qui dessinaient et délimitaient les volumes et qui séparaient les espaces avaient été systématiquement doublés et légèrement décalés créant un effet des plus étranges, une sensation de mouvement et de déséquilibre. L’immeuble semblait alors se maintenir dans une sorte de tremblement infini et, si l’on avait voulu utiliser une métaphore liée à la photographie, on aurait pu dire que le bâtiment était flou.

Quelque étage plus haut, le groupe s’arrêta devant une porte vitrée. Quelqu’un sortit de sa poche une clef qui fut introduite dans une serrure cachée sous un clapet sur la gauche de la porte. Un mécanisme émit un léger bruit métallique, puis l’ensemble de la paroi de verre glissa et se logea entièrement dans le mur. Quand le dernier d’entre eux eût franchi le seuil, elle se referma automatiquement. L’annexe de la galerie était une grande piscine intérieure que l’on ne remplissait plus d’eau depuis que l’on y organisait des expositions. Le bassin d’une vingtaine de mètres sur une dizaine offrait un espace original pour y organiser ce type d’événements. La galerie principale était en fait bien plus petite que son annexe. Par contre, celle-ci, vu sa situation, au beau milieu d’un immeuble privé, ne pouvait prétendre être un espace officiellement ouvert au public. De ce fait, ce lieu avait un statut ambigu et personne n’osait en parler comme s’il existait vraiment. Sur toute la partie droite de l’espace de larges baies vitrées offraient un panorama unique sur la ville de Genève. À l’horizon, au milieu de tours fantomatiques, on apercevait une sorte de flaque d’eau noire dans laquelle se reflétait de façon abstraite des écritures de néons, c’était le lac, il paraissait si loin.

Le groupe contempla l’espace de la piscine depuis le bord. Il avait cette étrange impression de se retrouver au-dessus de l’exposition et de la contempler comme s’ils en étudiaient le plan sur l’une de ces feuilles A4 que l’on fournissait dans tous les espaces d’exposition. Au centre de la piscine un artiste avait disposé un imposant tas de cailloux. Ceux-ci, exagérément grands, étaient sans nul doute faux. Ces pierres formaient ensemble une tête géante un peu comme le faisait le peintre Arcimboldo avec des légumes et diverses victuailles. Plus le groupe regardait cette sculpture plus il remarquait que chaque pierre qui la constituait avait été précisément dessinée. Les deux yeux étaient deux cavités parfaitement rondes dont le diamètre permettait qu’une personne s’y faufila. Ils restèrent longtemps, comme hypnotisés, à regarder ces deux béances. Les yeux de la sculpture inexorablement semblaient vouloir les aspirer et si quelqu’un évoqua le désir de grimper pour s’engouffrer dans l’une des orbites, personne finalement ne bougea.

Dans l’espace du bassin, autour de la tête en pierre, serpentait une autre œuvre constituée de nombreux tubes en caoutchouc. Ces larges tubes rejoignaient, dans l’un des coins du bassin, une citerne en aluminium. Le groupe emprunta alors l’une des petites échelles latérales et, à peine eurent-ils posé leurs pieds sur le sol de la piscine, qu’ils entendirent les bruits qui se dégageaient de l’installation. En effet, des sons réguliers, des sortes de «Whoussh» doux et humides émanaient des conduits. Ils remarquèrent alors les formes qui transitaient à l’intérieur des tuyaux. Légèrement plus grandes que ceux-ci, elles formaient, à leurs passages, de légères bosses qui produisaient ce son si particulier. Sans en être absolument certain, quelqu’un cru reconnaître dans cette installation l’un de ces canons à poisson utilisé au Canada pour faire franchir des obstacles à des saumons. Ils comptèrent une dizaine de formes circulant autour d’eux dans les nombreux entrelacs des tubes qui s’avéraient fonctionner en circuit fermé. Finalement, ils se plurent un instant à imaginer que l’ensemble des sons de cette œuvre finissait par former une ambiance de bord de mer ou d’un quelconque lac, un son de vagues et de ressacs. Puis l’idée qu’ils étaient entourés d’animaux sans doute morts les refroidit brusquement.

La porte, qui menait au deuxième espace d’exposition se trouvait sur l’un des flancs du bassin. Un tube qui la franchissait la maintenait entrebâillée. L’espace était un large couloir qui entourait entièrement la cuve de la piscine. Il était plongé dans l’obscurité. Un tube serpentait dans l’ensemble de l’espace projetant des «Whousssh» qui par le jeu des réverbérations prenaient une dimension tragique. Un autre son, moins fort mais plus ample, était aussi diffusé. Cette plage sonore était le son d’un orchestre. Tous les instruments de celui-ci jouaient en même temps un accord plein qui semblait contenir les douze sons de la gamme harmonique ceci, sans aucune variation. Au-dessus de cette nappe d’une profondeur infinie l’on percevait le cri d’une cantatrice. Ce cri, comme la musique de l’orchestre, n’avait ni début ni fin, et cette mort imminente qu’il semblait annoncer depuis toujours n’adviendrait jamais.

Aucun d’entre eux n’avait émis un mot depuis de longues minutes. À peine si leurs regards s’étaient croisés. Le groupe rencontrait les œuvres de l’exposition en silence, comme s’il formait une entité indivisible. Quand l’un d’entre eux s’encoubla parmi les tubes, chacun ressentit sa chute comme s’il l’avait subi lui-même. De la même manière, ensemble, ils pressentirent que leur visite prenait fin et que l’expérience de cette exposition continuerait dès à présent ailleurs, dans d’autres espaces et dans d’autres temps. Plus tard dans leur tête, ils savaient que les sons reviendraient. Plus tard dans leur tête, ils savaient que les images des tuyaux, des cailloux, plus tard dans leur tête, des mots comme « poisson », des mots comme « pierre » reviendront aussi les visiter. Plus tard dans leur tête des mots, des phrases, des images nées ici formeront d’autres images qui formeront des phrases qui formeront des mots encore. Plus tard certains douteront de ce qu’ils ont vu ici. Plus tard certains verront encore dans leur tête la piscine. D’autres encore percevront toujours ce cri qu’ils n’ont jamais entendu.

Ils rejoignirent la voiture. Le vent et la pluie avaient répandu un tapis de feuilles et de brindilles sur son capot. Ils traversèrent alors rapidement la ville pour rendre les clefs qu’on leur avait confiées mais aussi dans l’espoir de voir les œuvres installés dans l’espace principale de la galerie. Mais ils avaient bien trop tardé dans l’annexe, ils trouvèrent porte close. Un mot cependant avait été accroché à leur attention.


Martin Widmer, 2015





Martin Widmer





Martin Widmer

Lupo Borgonovo “Agua II”, 2015, Martin Widmer “Annexe Plan”, “WHOOSHH” texte, 2015


Martin Widmer

Lupo Borgonovo “Agua II”, 2015


Martin Widmer

Martin Widmer “Annexe Plan”, “WHOOSHH” texte, 2015


Martin Widmer

Martin Widmer “Rain”, “Green k.l.”, 2015


Martin Widmer

Martin Widmer “Rain”, 2015


Martin Widmer

Martin Widmer “Green k.l.”, 2015


Martin Widmer

Kim Seob Boninsegni “Blurry Side without references”, “Kiviac Studies # 4”, 2015


Martin Widmer

Kim Seob Boninsegni “Kiviac Studies # 4”, 2015


Martin Widmer


Martin Widmer “Green k.l.”, 2015, Kim Seob Boninsegni “Kiviac Studies # 4, Lupo Borgonovo “Agua I”, 2015


Martion Widmer

Lupo Borgonovo “Agua I”, 2015


 

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